Le Point Godwin

J’ai promis, dans mon dernier billet, où j’analysais la constitutionnalité de la « Charte des valeurs » proposée par le gouvernement du Québec, de dire des méchancetés au sujet de celle-ci. Eh bien, en voici la plus grande. Ce projet ressemble drôlement à une loi Nazie de 1933, la Loi sur la restauration de la fonction publique (Gesetz zur Wiederherstellung des Berufsbeamtentums, GWB). Cette loi, proclamée seulement quelques mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, a exclu de la fonction publique et de l’enseignement les personnes d’ascendance « non-aryenne » ― c’est à dire les Juifs ― ainsi que les indésirables politiques. En ce qui me concerne, j’ai du mal à voir en quoi l’expulsion de fonctionnaires, de profs, de médecins ou d’éducatrices dont la religion leur impose le port de signes qualifiés d’ « ostentatoires » en vertu de la « Charte des valeurs » est différente de cette première purge nazie.

Il me vient à l’esprit un seul argument possible ― possible, mais non persuasif. Être Juif, selon la compréhension nazie, n’était qu’une question de sang. Ce n’était, évidemment, pas un choix qu’une personne pouvait faire. Porter un symbole religieux ostentatoire, dira-t-on peut-être, est un choix. La première ministre a prétendu qu’ « on peut aider cette personne-là sûrement à cheminer et à accepter de vivre avec les règles que la société se donne ».

C’est du délire. La personne qui sent un devoir supérieur de porter un voile, une kippa, un turban ne peut pas « cheminer » pour, graduellement, changer d’avis. Elle peut, contre sa conscience, se soumettre à la force. Certaines le feront. La plupart ne le feront pas, parce qu’elles se sentent incapables de le faire. La foi peut se manifester, entre autres, par un choix vestimentaire, mais elle n’est une chose superficielle à laquelle on peut renoncer pour le bien commun. L’obligation qu’on éprouve envers sa conscience est supérieure à celle qu’on éprouve envers la loi, envers la société. Mme. Marois et tous ceux qui soutiennent le projet de son gouvernement s’en rendraient compte d’ailleurs, s’ils prenaient le temps de se demander comment ils se sentiraient si, disons, un autre gouvernement ré-instituait le Serment du test. En bonne conscience, on n’a pas plus le choix de ses obligations religieuses que de sa race, de sa nationalité ou de son sexe.

C’est pourquoi j’insiste sur ce parallèle entre la proposition du PQ et la loi nazie sur la fonction publique. Attention: je ne dis pas que les péquistes sont des nazis. Je suis loin de croire, par exemple, que le PQ s’est inspiré d’Hitler pour façonner sa  proposition. Non, au contraire, il est fort probable les auteurs de celle-ci soient tout simplement ignorants de l’histoire. Je ne dis pas, non plus, que si Hitler, ayant commencé par la purge de la fonction publique, a fini par les chambres à gaz, le PQ va en faire autant. Certainement pas. Je fais seulement le parallèle entre deux politiques spécifiques.

Je m’attends néanmoins à ce qu’on m’invoque « la loi Godwin », ou plutôt l’interprétation de cette loi voulant que la personne qui compare son adversaire aux Nazis doit être considérée comme ayant, ipso facto, perdu l’argument. Sauf que, cette « loi » ne saurait être érigée en dogme. Comme l’explique, par exemple, Glenn Greenwald, on n’a pas besoin d’avoir construit des chambres à gaz pour faire certaines des choses qui ont rendu Adolf Hitler l’homme le plus honni de l’histoire. Lorsqu’un politicien fait une de ces choses, invoquer la loi Godwin comme argument massue destiné à mettre fin à la discussion n’est qu’un moyen d’éviter une  discussion inconfortable ― exactement la même chose que la comparaison à Hitler sert à accomplir dans les cas proprement visés par la loi Godwin.

Je ne veux pas, moi, mettre fin à la discussion ― encore que j’eusse préférée que la discussion autour de la « Charte des valeurs » n’ait pas eu lieu. Cependant, puisque cette discussion nous a été imposée, je pense qu’elle gagnerait à tenir compte de faits historiques pertinents. La « Charte des valeurs » est une énormité sans précédent dans l’histoire récente du Québec et du Canada. Il est impératif de bien en saisir l’ampleur.

ADDENDUM: Je souligne, au passage, pour ceux qui seraient intéressés à purifier le discours politique des références nazies qu’ils feraient bien de commencer par la désignation de ce qu’on appelle en anglais le Kitchen Accord comme la « Nuit des longs couteaux ».

ADDENDUM #2: Je réponds à une critique de mon analogie, telle qu’articulée par Mathieu dans son commentaire ci-dessous, dans ce billet.

2 thoughts on “Le Point Godwin

  1. Sans vouloir entrer dans un débat sans fin puisque mon but n’est pas de défendre cette « charte », il est assez évident que la mesure proposée par le gouvernement québécois, non-entérinée par l’Assemblée nationale et ouverte aux modifications, doit-on le rappeler, diverge clairement de celle appliquée par les Nazis dans l’objectif poursuivi par cette mesure. Les péquistes, de manière fort maladroite et détournée (euphémisme?), tentent en somme de s’attaquer au problème d’intégration qui afflige un certain nombre de nouveaux arrivants au Québec, problème existant dans toutes les terres d’immigration à plus ou moins grande échelle, alors que les Nazis souhaitaient écarter un groupe de leur société sans soucis pour ces personnes. (Est-ce que je viens vraiment d’expliciter ça? Haha!) Soit, cette « Charte » s’avère être un grotesque moyen de se pencher sur la problématique d’intégration des immigrants et l’application des mesures proposées s’avèrerait évidemment être anti-constructive, mais nous vivons par chance dans un pays où de telles propositions ne seraient aujourd’hui jamais adoptées en fin de compte. Comparer une politique non-adoptée aux méthodes nazis permet hélas de trop peu s’intéresser aux objectifs poursuivis par les-dites politiques malgré leurs manières semblables, et cette élusion s’avère être grossièrement sensationnaliste, au même titre que cette « charte » au coeur même de la stratégie électorale du PQ qui mise tout sur l’identité québécoise. Maintenant, les péquistes font-ils la distinction entre assimilation et inclusion? Je me permets d’en douter. Mais je suis convaincu qu’ils savent distinguer ces concepts de celui de la purge, et laisser entendre autrement serait malhonnête.. et méchant. >:)

  2. Pingback: L’intention ne compte pas | Double Aspect

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