De la connerie

Je voudrais revenir sur une chronique qu’a publiée hier Alain Dubuc dans La Presse. Faisant allusion à la une récente de Libération qui, s’adressant à l’homme le plus riche de France, qui aurait demandé la nationalité belge dans le but de payer moins d’impôts une fois établi dans le plat pays, hurlait “[c]asse-toi, riche con!”, M. Dubuc se demande si les québécois aisés seront, eux-aussi, tentés de “se casser” en réponse aux augmentations d’impôts prévues par le Parti québécois. (Étant donné la position minoritaire du gouvernement du PQ, il n’est pas certain que ces augmentations auront lieu.) Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas l’aspect économique (les hausses prévues sont-elles nécessaires? vont-elles causer un exode d’entrepreneurs?), mais plutôt certaines questions relatives à la moralité politique tant de la hausse proposée que du départ possible de certains contribuables en réponse à cette hausse.

M. Dubuc suggère que les mesures proposées par le PQ sont illégitimes:

Ces taux élevés posent néanmoins un problème d’équité. Les deux tiers des contribuables visés ont un revenu entre 130 000 et 200 000$. Ce ne sont pas des Tony Accurso, mais des gens tout simplement à l’aise, souvent des salariés. Avant de leur taper dessus, il aurait fallu démontrer qu’ils ne paient pas leur juste part. Et démontrer que l’effort que l’on exige d’eux était essentiel. Ce n’est pas le cas. On leur demande d’absorber une contribution santé qui visait 4 millions de personnes et de payer le gel des droits de scolarité. Il y a là un choix idéologique qui entache la légitimité de la ponction.

Je pense que M. Dubuc a tort. Certes, augmenter les impôts sur certains contribuables pour redonner de l’argent à d’autres relève d’un choix idéologique. Et alors? Ne pas le faire, c’est un choix idéologique aussi, seulement animé par une idéologie différente. Comme le reconnaît M. Dubuc lui-même, “[l]a fiscalité, […] ce n’est jamais neutre.” Quels que soient les choix qu’on fait en la matière, l’idéologie y joue un rôle, et il faudrait éviter de prétendre que nos choix sont objectifs alors que ceux de nos adversaires, et seulement ceux-là, sont contaminés par l’idéologie.

Mais si on aurait tort d’essayer de délégitimer le choix politique d’augmenter les impôts sur les contribuables aisés sous prétexte qu’il s’agit d’un choix idéologique, on aurait tout aussi tort de vouloir délégitimer le choix de certains de ces contribuables de “se casser”, à la manière de Libération (dont le titre était, on s’en doute bien, une antiphrase). Car il n’y a rien d’immoral à ce que les membres d’une minorité―et il s’agit bien d’une petite minorité, 135 000 personnes sur les quelque 5 millions d’électeurs québécois―qui, par définition, ne peuvent prévaloir dans une compétition électorale démocratique, cherchent à échapper aux prétentions de la majorité. Ceux qui ne peuvent pas faire compter leur voix ont l’option de la sortie, et l’injuste consiste non pas à ce qu’ils l’exercent, mais à vouloir la leur enlever. Et cela ne dépend pas de la justice de sa revendication sous-jacente. Même si on pense que l’état est en droit d’interdire la consommation des drogues, on ne prétendrait pas, je pense, que la personne qui déménage dans le pays voisin qui, lui, la permet, afin de s’y adonner commet une injustice quelconque. (Pourtant, cette personne-là aussi nous prive de ses impôts et de sa contribution éventuelle à la chose publique.) Il y a quelque chose de pervers, de cruel, à dire à une personne que non seulement on n’a pas la même vision de ses droits qu’elle, mais qu’elle ne doit même pas aller rejoindre un groupe qui, lui, partage la sienne.

La fiscalité, comme bien d’autres enjeux de politique publique, divise les opinions. C’est normal, c’est tant mieux même. Cependant, lorsque nous débattons nos opinions contradictoires, il ne faut pas tomber dans le piège de diaboliser nos adversaires. C’est une chose que de les accuser de ne pas maîtriser les faits ou de ne pas comprendre les implications ou les conséquences de leurs positions. C’en est une autre que de les accuser de mauvaise foi. On peut les traiter de cons si on veut,  mais pas de salauds. Car c’est ça, justement, la vraie connerie.

2 thoughts on “De la connerie

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